looking_20up

"Dans mon premier souvenir, je suis sur le balcon de notre appart à Bielefeld, toute petite et habillée tout en rouge. Je ne sais plus pourquoi, mais tu es fâchée contre moi, tu viens de me gronder. Et le tien, qu'est-ce que c'est?" Petite pause thé-brioche avec Cosima, ma fille, échange de confidences, jolis moments qui me manquent déjà. La chanson de Reggiani me trotte dans la tête..."Ma fille, mon enfant, je vois venir le temps où tu vas me quitter, pour changer de saison, pour changer de maison, pour changer d'habitudes..."

Mon tout premier souvenir? Pas besoin de l'appeler longtemps. Curieux ça, je n'y pense jamais, mais il est là, comme derrière un paravent, présent mais en retrait, un peu comme un figurant qui ne voudrait pas trop se faire remarquer. Je dois avoir trois ou quatre ans et je suis nouvelle à la maternelle. Une maternelle catholique, tenue par des religieuses. Rétrospectivement je me demande comment j'avais bien pu atterrir là avec un père communiste et une mère agnostique. Pour des raisons de proximité je suppose.

Nous devions faire un dessin à la peinture, et on nous avait installés par deux à des chevalets doubles, sortes de tableaux de bois avec des feuilles de papier blanc punaisées dessus aux quatre coins. Un enfant de chaque côté, se faisant face, comme ça pas possible de s'inspirer de l'oeuvre de son voisin. J'avais pris trop d'eau sur mon pinceau. Le thème du dessin était une forêt je crois, et sur le mien coulaient de grosses larmes de peinture marron et verte que je n'arrivais pas à retenir avec ce maudit pinceau. Plus j'essayais de réparer les dégâts, plus j'aggravais les choses, et les larmes étaient passées en silence de mon dessin à mes joues. C'est à ce moment-là que notre éducatrice s'est approchée de mes rivières involontaires: "quel horrible dessin!", ça a été son seul et unique commentaire, je ne l’ai jamais oublié.